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 Gervin

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Gervin, Ansgar

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Date d'inscription : 03/02/2016

MessageSujet: Gervin   Jeu 1 Déc - 4:04

« Tout c’que j’voulais, c’tait d’faire quelque chose de bien d’ma vie.»

Il n’avait jamais quitté cette ville qui l’avait vu naître. Il en connaissait les rues comme le fond de sa poche. Il connaissait ses racoins pour y avoir trainé plus souvent qu’autrement. Il connaissait les règles implicites et explicites qui déterminaient ici les choses qu’on pouvait et celles qu’on ne pouvait pas faire. Celles qui faisaient qu’on vivait un jour de plus, et celles qui nous condamnaient.

Il enserrait ses jambes contre son corps, recroquevillé sur lui-même parmi tous ces gens qu’on appelait des survivants. S’il connaissait les rues de la ville, il ne pouvait prétendre en connaître les gens, les noms et les visages. Il n’était qu’un jeune homme parmi tant d’autres dans cette foule qui vivait sur des réserves durement accumulées. On se réfugiait ici à défaut de mieux et une forme de gouvernance improvisée s’était installée, assimilable à la loi du plus fort. Après tout, s’il demeurait l’espoir de survivre, ce sont ceux qui étaient les plus forts qui le portaient et qui le rendaient possible. Et lui n’en était pas. Il n’en avait ni l’envie, ni la force.

Il digérait les quelques bouts de pains qu’on lui avait distribué. La chose n’aurait pas dû l’embêter et il regrettait l’ingratitude qu’il ressentait à l’égard de ceux et celles qui mettaient tout en œuvre pour assurer de conserver ici ce qu’il restait de communauté. Des bouts de pain, il en avait mangé pour la plus grande partie de sa courte vie. Matin, midi et soir lors des jours chanceux – les jours gras qu’on les appelait. C’est à peu près tout ce que sa mère pouvait leur offrir, et il comprit bien assez tôt qu’il représentait un poids de plus en plus lourd pour elle. Aussi, lorsqu’il prit la décision de partir, on ne vînt pas à sa recherche. Et il comprenait : ce n’était pas un manque d’amour, mais un manque de ressources. De temps, d’argent, d’énergie…

Quand on ne connaît que les miettes de pain, on ne saurait s’en plaindre, mais il avait connu un certain degré d’opulence à un moment de sa vie. Après avoir vagabondé les rues, à prendre des travaux journaliers ici et là, à s’engager auprès de qui voulait bien le payer et pour toute sorte de travaux, il s’était intéressé à un nom qui commençait à résonner de plus en plus fort. Le nom d’Azraël Karthar.

Il se prit d’une admiration toute juvénile à l’endroit de l’homme qu’on décrivait ça et là comme étant un parangon de vertu et qui rassemblait autour de lui des hommes et des femmes de sa stature pour ériger un ordre basé sur des valeurs profondément bonnes. Des protecteurs du temple, de tout ce que les dieux et les déesses avaient de bon à nous apporter. Jamais le garçon n’avait eu la chance d’entendre parler de contes de chevalerie, de prouesses martiales, de héros qui triomphaient des forces du mal en prenant sur eux-mêmes la lourde responsabilité des sacrifices qu’il y avait à faire. Cet homme-là aviva en lui une flamme sans l’avoir même rencontré, et sans même qu’il ne le sache. « Et si…? » devint une question si récurrente que tout le pessimisme que sa pauvre condition lui inspirait céda enfin. Il vînt à sa rencontre, et Azraël en fit l’un de ses hommes.

Il s’y dévoua sans compter les heures. Il apprit à se battre, à lire quelques lignes, à réciter quelques prières et à étendre d’un brin ses notions mathématiques. Il y avait une fierté à faire partie de ces gens-là, de ces surhommes et sur-femmes que son esprit rendait plus grands que nature. On lui donna une chambre avec un lit où il pouvait dormir. On lui dit que jamais plus il ne manquerait de nourriture dans son assiette. On lui donna un uniforme qui le distinguait. On lui offrit même une promotion qu’il refusa par souci de ne pas se croire prêt…

Et il y eut le meurtre du Cardinal.

L’image le percutait toujours. Il ne put qu’observer pendant les quelques secondes où l’action se précipita, son corps refusant d’obéir au moindre mouvement. C’est avec horreur qu’il vit ses frères se précipiter sur l’homme assit sur une chaise et lui asséner de multiples coups. Encore. Et encore. Ils en avaient fait leur complice, et même si des déclarations ultérieures prétendaient justifier l’acte, lui-même demeurait profondément marqué par ce modus operandi digne des bas fonds de sa ville.

Rien n’était plus pareil.

Les promesses n’avaient plus la même valeur. Les serments qu’il avait prononcés devenaient amers. Un gouffre se creusait entre lui et les siens, et l’ordre lui-même semblait s’effondrer sur sa propre structure. Il y eut le départ d’Ava Marjan, et Azraël alla la rejoindre à Valacirca peu de temps après.

Il lui avait pourtant fait la promesse qu’il l’emmènerait voir la cité. Une promesse creuse, sans doute oubliée par celui qui l’avait prononcé, mais jamais par lui. Son départ précipité n’avait été qu’une déception de plus dans cette marre qui s’accumulait et qui déconstruisait à la fois le héros et sa conception de la moralité.

Ce fut Sethlim Nasrin qui prit la tête de l’Ordre. Un autre coup difficile pour le jeune homme qui lui vouait un dédain certain en dépit des efforts que ce dernier déployait pour en venir à de bons termes. On ne comprenait pas autour de lui : il ne lui avait pourtant rien fait…

Mais c’était plus fort que lui. Il ne le connaissait qu’à peine, mais il lui semblait en connaître assez pour le haïr. Il n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer l’homme qui l’avait mis au monde. Sa mère avait l’amour facile et plusieurs de ses propres frères et sœurs n’avaient pas eu le même père. C’était donc facile de l’accuser pour toute la misère qu’il avait eu à traverser et qu’il avait fait vivre à sa mère – et qui de mieux pour incarner l’idée qu’il s’en faisait qu’un homme qui prenait fierté à parler de toutes ses conquêtes et de ses ébats sexuels sans lendemains?

Il n’haïssait donc pas Sethlim pour qui il était, mais pour l’homme qu’il représentait. Il prit son départ peu de temps après cette annonce alors que ses humeurs lui pesaient de plus en plus et qu’il développait un esprit cynique malgré lui. Il retournait à la case départ, à tout ce qu’il croyait connaître véritablement avec l’idée que les choses avaient été trop belles pour être vraies. Il put vivre sur ses économies jusqu’à ce qu’elles ne se soient asséchées. Jusqu’à ce qu’il ait à vendre son uniforme qui avait, jadis, tant fait sa fierté.

Si le passage du temps l’avait rendu méconnaissable à première vue grâce à une poussée de croissance extraordinaire qui avait donné à son corps des proportions d’homme et à son visage la barbe qu’il méritait (et enfin faire disparaître cette moustache molle), ces passages avaient laissé des traces indélébiles qui se manifestaient par un mal-être profond. Il avait repris ses travaux journaliers et sans avenir, sans investissement personnel ou quoi que ce soit. Il accomplissait ses tâches sans savoir ce que demain lui réservait, ce qu’il mangerait ou même où est-ce qu’il dormirait.

Sa ville était assiégée, et on attendait des renforts qui n’arriveraient pas. Il n’avait pas été des chanceux qui étaient parvenus à fuir grâce aux embarcations, et il n’était pas le seul. On s’était réfugié dans un sous-sol à l’abri des regards alors que dans les rues des monstres venus d’ailleurs prenaient tout ce que les gens d’ici avaient créé. Qu’ils enfonçaient les portes à la recherche de survivants, qu’ils dévoraient qui et ce qui se trouvait sur leur chemin. Là-haut, les horreurs de la guerre. Ici-bas, ses angoisses.

Gervin était assis sur la pierre froide à se digérer lui-même et les quelques miettes de pain qu’on lui avait distribué. Il enlaçait ses jambes à l’aide de ses bras et ses yeux étaient plongés dans le vide, rivés vers des souvenirs qui lui semblaient aujourd’hui si lointain, revisitant sa vie entière et les pas qui l’avaient mené jusqu’ici. Il pensait à tout ce qu’il n’avait pas eu la chance de vivre et ne vivrait jamais. À cette famille dont il aurait aimé être le père présent.

Mais rien ne lui permettait de faire abstraction des hurlements, des pleurs et des lamentations. On ne rassurait plus les enfants en leur disait que tout irait bien et que les secours viendraient. On ne faisait que les enserrer dans nos bras et les bercer en attendant que les choses passent.

Il n’y avait plus d’illusion qui tienne. Ni ici, ni ailleurs. C’est la mort qu’on attendait, et même si l’on s’y était résolu, elle n’en demeurait pas moins effrayante, angoissante… et interminable.

La clameur survînt, et elle s’empara de la pièce en un instant. Une succession de cris se firent entendre, et ce n’était que le début.

Ils étaient arrivés…

Enfin pensa-t-on… Enfin.

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Gervin
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